Avec le projet ALIQUANTE, la France veut construire les outils logiciels capables de programmer ses futurs ordinateurs quantiques. Un chantier beaucoup moins spectaculaire que la course aux qubits, mais probablement tout aussi stratégique.
On parle souvent d’ordinateur quantique comme d’une machine extraordinaire encore en construction, capable un jour de résoudre certains problèmes hors de portée des calculateurs actuels.
Mais fabriquer le processeur ne suffit pas.
Encore faut-il pouvoir le programmer.
C’est précisément l’objectif d’ALIQUANTE, un Projet de technologies de défense (PTD) porté par l’Agence de l’innovation de défense avec l’appui de la Direction générale de l’armement. Prévu pour durer cinq ans, il doit développer une plateforme logicielle souveraine capable de programmer des processeurs quantiques et de préparer l’usage des futurs ordinateurs quantiques de PROQCIMA. Le projet a été confié à un consortium réunissant Thales Research & Technology, BULL SAS et le CEA.
Du processeur au logiciel
Pour comprendre l’enjeu, on peut faire un parallèle imparfait mais utile avec l’informatique traditionnelle.
Un processeur extrêmement puissant ne sert à rien sans logiciels capables de traduire les instructions humaines en opérations compréhensibles par la machine.
Avec le quantique, le problème devient encore plus complexe.
Il n’existe pas une architecture unique de processeur quantique. Plusieurs approches technologiques coexistent, utilisant notamment des photons, des atomes, des ions, des circuits supraconducteurs ou des semi-conducteurs. L’un des défis majeurs consiste à produire des qubits logiques suffisamment stables pour corriger les erreurs qui apparaissent pendant les calculs.
ALIQUANTE doit donc développer des outils capables de fonctionner avec différentes technologies de qubits.
L’objectif est notamment de pouvoir compiler un programme en circuits quantiques, émuler des calculateurs quantiques et préparer son exécution sur différents processeurs.
En clair, construire une partie de la couche qui se situe entre les applications et la machine.
Faire travailler ensemble supercalculateur et ordinateur quantique
L’une des parties les plus intéressantes du projet concerne le calcul hybride.
ALIQUANTE devra permettre de répartir l’exécution d’un programme entre un calculateur classique de haute performance, ou HPC, et un processeur quantique, appelé QPU.
Cette approche est importante parce que l’avenir du calcul quantique ne ressemble probablement pas à un remplacement brutal des supercalculateurs actuels.
Les processeurs quantiques pourraient plutôt devenir des accélérateurs spécialisés, sollicités pour certaines parties très particulières d’un problème pendant que le reste des calculs continuerait d’être traité par des machines classiques.
La France expérimente déjà ce principe avec HQI, France Hybrid HPC Quantum Initiative, qui associe différentes technologies quantiques au supercalculateur Joliot-Curie du Très Grand Centre de Calcul du CEA.
En juin 2026, la France a également annoncé l’acquisition auprès d’Alice & Bob d’un premier calculateur utilisant des « qubits de chat ». La machine doit être installée au TGCC et couplée au supercalculateur Joliot-Curie, avec une ouverture aux utilisateurs prévue en 2027.
La souveraineté ne s’arrête pas au processeur
ALIQUANTE introduit aussi une autre dimension moins visible de la course au quantique : celle du logiciel.
Construire une machine nationale tout en dépendant entièrement d’outils étrangers pour la programmer poserait évidemment une question d’autonomie technologique.
C’est particulièrement sensible ici puisque la plateforme ALIQUANTE est destinée à fonctionner dans un environnement classifié et à permettre le traitement de données sensibles. Le programme prévoit également l’évaluation d’algorithmes correspondant à différents cas d’usage liés à la défense.
Cette logique s’inscrit dans une stratégie française beaucoup plus large.
La première stratégie nationale quantique, annoncée en 2021, représentait 1,8 milliard d’euros sur cinq ans. En 2026, un milliard d’euros supplémentaire a été annoncé via France 2030 pour poursuivre l’effort national.
PROQCIMA accélère aussi
Le pendant matériel de cette stratégie est notamment PROQCIMA.
Lancé en 2024, le programme avait initialement sélectionné cinq entreprises françaises, Alice & Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly, avec une enveloppe pouvant atteindre 500 millions d’euros. Son objectif initial était de produire deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels disposant de 128 qubits logiques en 2032.
Mais l’ambition a depuis été revue à la hausse.
À la suite de la mise à jour de la stratégie nationale quantique en mai 2026, l’objectif affiché pour PROQCIMA est désormais de parvenir à 1 024 qubits logiques en 2032.
C’est un changement d’échelle considérable.
Et il permet aussi de comprendre pourquoi le développement des outils logiciels commence maintenant.
Attendre que les machines soient terminées pour réfléchir à leur programmation ferait perdre plusieurs années.
Pas de révolution quantique demain matin
Il faut toutefois résister à une tentation fréquente lorsqu’on parle de quantique : présenter chaque nouveau projet comme l’arrivée imminente d’une révolution informatique.
Nous n’en sommes pas là.
Créer des qubits physiques est une chose. Les maintenir suffisamment stables, corriger leurs erreurs et construire à grande échelle des qubits logiques utilisables en est une autre.
L’objectif même de PROQCIMA reste fixé à 2032.
ALIQUANTE doit justement permettre de travailler pendant cette période sur les algorithmes, les outils de développement, la simulation des futures machines et les méthodes permettant d’évaluer les ressources nécessaires pour atteindre ce que l’on appelle l’avantage quantique.
Autrement dit, la course ne consiste plus seulement à savoir qui construira l’ordinateur quantique.
Elle consiste aussi à savoir qui saura réellement l’utiliser lorsqu’il existera.
Et sur ce terrain beaucoup moins visible, la bataille du logiciel vient déjà de commencer.

