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Remember Me à la Bourse de Commerce : l’émotion des tirages, le vertige du nombre

Photos took during exhibit Remember at Bourse du Commerce in Paris, France.

Il y a des photographies que l’on a vues cent fois, dans des livres, des journaux, sur des affiches ou sur un écran. On croit les connaître. Puis un jour, elles sont là, devant nous, à leur véritable échelle. On ne regarde plus une reproduction : on rencontre un tirage. C’est peut-être la plus grande réussite de Remember Me, à la Bourse de Commerce, à Paris. L’exposition est inégale, parfois frustrante, mais certaines de ces rencontres sont profondément émouvantes.

À l’occasion du bicentenaire de l’invention de la photographie, la Collection Pinault réunit environ 700 œuvres de plus de 70 artistes. La proposition est immense. Elle associe des noms qui ont façonné notre mémoire visuelle et d’autres voix moins familières, avec un accrochage qui préfère les échos et les contrastes à la chronologie. Cette liberté produit de splendides moments, mais aussi des déséquilibres. La présentation officielle revendique cette traversée ouverte ; dans les salles, on en éprouve autant les vertus que les limites.

Ces images que l’on pensait connaître

L’émotion commence parfois avant même d’avoir lu le titre d’une œuvre. Un visage se détache du mur, une lumière semble soudain plus profonde, une composition jusque-là connue en petit format occupe tout l’espace de notre regard. Certaines photographies m’accompagnent depuis des années. Je les ai croisées des dizaines, parfois des centaines de fois en reproduction. Les retrouver physiquement, à quelques pas de moi, provoque une sensation inattendue : celle de revoir quelque chose de familier pour la première fois.

La photographie possède ce paradoxe. Elle est née pour multiplier les images du monde, et sa puissance publique repose largement sur leur circulation. Mais le tirage exposé a une présence que le flux numérique efface presque toujours. Il a des dimensions, une surface, une densité de noir, parfois une fragilité. Il existe dans le temps du musée, et non dans le défilement d’un écran. Même une photographie parfaitement connue reprend ici son étrangeté.

On aimerait pouvoir rester longtemps devant chacune de ces images. Pourtant, l’exposition impose aussi un autre rythme : celui du nombre. À peine une photographie nous retient-elle qu’une autre appelle. L’abondance est à la fois la richesse du parcours et son principal risque. Elle fait sentir l’étendue d’une histoire, mais encourage parfois à la parcourir trop vite.

Une collection, pas une encyclopédie de la photographie

Le parcours convoque Eugène Atget, Gustave Le Gray, Dorothea Lange, Walker Evans, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Lee Miller, Man Ray, Richard Avedon, Robert Doisneau ou Cindy Sherman. Il traverse plusieurs traditions : portrait, reportage, expérimentation, mode, photographie artistique, image conceptuelle. Mais il ne propose pas un cours illustré retraçant l’histoire du médium étape par étape. Ce qui intéresse ici, ce sont les rapprochements. Des images éloignées par leur date ou leur intention se rencontrent parce qu’elles partagent une forme, un geste ou une certaine manière de regarder.

Ce parti pris peut produire des associations magnifiques. Une photographie documentaire dialogue avec une image construite, un portrait célèbre voisine avec une expérience beaucoup plus mystérieuse. Le spectateur n’est pas enfermé dans une chronologie ni dans une lecture unique. Il peut établir ses propres liens, inventer ses propres filiations. C’est précisément ce qui donne au projet son intelligence et sa part de liberté.

La liberté de ce parcours a toutefois une contrepartie : certaines images donnent immédiatement envie d’en savoir davantage. Derrière un portrait, on aimerait retrouver le nom du modèle, les circonstances de sa rencontre avec le photographe, la date de la séance ou l’histoire du tirage. Les rapprochements visuels éveillent la curiosité ; quelques repères supplémentaires permettraient parfois de la prolonger.

Irving Penn : l’éblouissement jusqu’au vertige

L’ampleur de l’accrochage dans la Galerie 2 consacrée à Irving Penn.

La Galerie 2 accueille Le monde selon Penn, une présentation monographique d’Irving Penn distincte du parcours collectif de Remember Me. Près de 450 photographies, des années 1940 au début des années 2000, s’y répondent : portraits, mode, natures mortes, études du corps, fleurs et photographies réalisées au fil des voyages. Une vie entière de création prend ici la forme d’une mosaïque vertigineuse.

Ce qui impressionne chez Penn, c’est que la sophistication de l’image ne dépend pas de l’accumulation des effets. Un fond sobre, une posture, un infime déplacement de la lumière peuvent suffire à donner une intensité incroyable à un modèle. La rigueur du dispositif libère paradoxalement la singularité des visages et des objets. Confrontées les unes aux autres, ses images révèlent des constantes que l’on remarque moins dans un beau livre feuilleté au hasard.

La Galerie 2 suit une autre logique que l’exposition collective : c’est un ensemble consacré à un seul photographe, et non une répartition des œuvres entre tous les artistes. L’accrochage privilégie les rapprochements plutôt que la chronologie. On y lit la cohérence d’un regard et ses variations, mais cette profusion peut aussi empêcher de s’attarder sur l’histoire singulière d’une photographie. La sensation de vertige est passionnante ; elle appelle parfois un peu plus de respiration.

Irving Penn : derrière les portraits, des histoires à découvrir

Certaines photographies sont disposées très haut sur les murs.

Dans cette salle, l’auteur des photographies est parfaitement identifié : Irving Penn. Ma réserve est ailleurs. Face à certains portraits, j’aurais aimé en apprendre davantage sur les femmes et les hommes photographiés : qui étaient-ils ? Quand et pourquoi ont-ils posé ? Que disait leur rencontre avec Penn ? Les images sont fascinantes par leur seule présence, mais le contexte pourrait leur donner encore une autre profondeur.

Une date, un lieu, le nom d’un modèle ou les circonstances d’une commande peuvent transformer la lecture d’un portrait. On aimerait parfois savoir comment une image a été construite et dans quel contexte elle a circulé. Il ne s’agit pas d’alourdir chaque mur de notices, mais de rendre cette information facilement accessible à ceux qui souhaitent dépasser la première émotion.

Un autre choix m’a intrigué : certaines photographies sont isolées très haut sur les murs, bien au-dessus du niveau habituel du regard. Leur placement dessine un rythme graphique saisissant, mais pourquoi cette hauteur ? Est-ce une façon de faire dialoguer les images, de créer des respirations ou simplement un parti pris esthétique ? Je n’ai pas trouvé d’explication précise de cette disposition. Elle fonctionne visuellement, tout en rendant certaines œuvres plus difficiles à observer dans le détail.

Weegee, Ronis, Salgado, Nachtwey… les présents et les absents

Face à un tel parcours, on se surprend naturellement à chercher d’autres noms. Je n’ai pas remarqué d’œuvre de Weegee au cours de ma visite, mais il figure bien dans la liste officielle des artistes. Le fait de ne pas l’avoir vue ne signifie donc pas qu’il était absent. La sélection reste celle d’une collection privée, avec ses choix, sa sensibilité et les pistes qu’elle privilégie.

En revanche, Willy Ronis, Roger Schall, Sebastião Salgado, Reza, James Nachtwey, Gregory Crewdson, Stephen Shore et William Eggleston ne figurent pas dans la liste actuellement publiée pour l’exposition. Leurs absences ne sont pas équivalentes : certains appartiennent à l’histoire sociale et documentaire, d’autres ont renouvelé la couleur ou développé un langage proche de la mise en scène cinématographique. Ils illustrent justement l’ampleur des chemins possibles à travers la photographie.

Il serait injuste d’en faire le reproche mécanique au musée. Une collection privée a son histoire, ses préférences, ses acquisitions et ses manques. Et l’on pourrait dresser cent autres listes de photographes qu’on aurait aimé retrouver. Mais cette question est utile : l’exposition ne raconte pas toute la photographie, elle raconte aussi la manière dont une collection la regarde. Reconnaître cette subjectivité n’affaiblit pas le projet ; cela permet de le comprendre plus précisément.

Le plaisir de voir reste le plus fort

Tout cela n’empêche pas Remember Me de procurer un plaisir considérable. Le nombre de photographies réunies est rare ; le parcours permet de passer sans transition de l’admiration à la surprise, puis à une émotion plus intime. Il y a des œuvres devant lesquelles on ne prend pas de notes. On reste simplement immobile. Ces arrêts valent parfois plus que les explications les plus savantes.

L’exposition est inégale, oui. Certains rapprochements semblent plus féconds que d’autres ; la profusion finit parfois par saturer le regard ; la Galerie 2 aurait gagné à raconter davantage les modèles photographiés et certains choix d’accrochage. Mais ce sont les réserves suscitées par une proposition qui ose la démesure. Et dans cette démesure, il y a des moments véritablement exceptionnels.

Je recommande la visite sans hésiter. Pas pour y trouver le panorama définitif de deux siècles de photographie, mais pour ce que les reproductions ne peuvent jamais restituer entièrement : la présence des images. Voir enfin, devant soi, des photographies qui nous accompagnent depuis des années est une expérience profondément touchante. On ressort peut-être avec des réserves sur l’accrochage, mais avec l’envie de regarder encore.

Informations pratiques

Remember Me • Bourse de Commerce, Pinault Collection • 2 rue de Viarmes, Paris 1er • Jusqu’au 18 janvier 2027. Ouverture de 11 h à 19 h, nocturne le vendredi jusqu’à 21 h, fermeture le mardi.

Achetez vos billets en ligne directement via Ticketmaster (affillié).

À noter : la présentation Irving Penn en Galerie 2, « Le monde selon Penn », s’achève le 10 janvier 2027.

Reportage photographique réalisé le 7 octobre 2026. Toutes les photographies de cet article : © Guillaume Louyot / Onickz Artworks. Les vues d’exposition reproduisent des œuvres de leurs artistes respectifs.

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