“Amazoniak. Antzinako etorkizuna” : à Donostia, le San Telmo Museoa signe une exposition rare sur les Amazonies

Il y a des expositions qui se visitent comme on consomme un lieu, en avançant poliment de cartel en cartel, puis en ressortant avec deux ou trois photos et une impression vague d’avoir “fait quelque chose de culturel”. Et il y a celles qui vous suivent après, celles qui vous obligent à reconsidérer votre manière de regarder, votre confort intellectuel, votre rapport au monde.
“Amazoniak. Antzinako etorkizuna” appartient clairement à la seconde catégorie.

Basoa erreta. 2019. Víctor Moriyama. Artistak utzia.

Présentée au San Telmo Museoa à Donostia / San Sebastián jusqu’au 12 avril 2026, cette exposition temporaire ne cherche pas à fabriquer une émotion facile autour d’une Amazonie fantasmée. Elle fait mieux, et c’est plus dur : elle remet l’Amazonie à sa place réelle, celle d’un territoire immense, morcelé, politique, menacé, traversé de violences contemporaines, mais aussi de savoirs et de récits que l’Occident a longtemps regardés avec condescendance, quand il ne les effaçait pas tout simplement.

Le premier geste fort de l’exposition, et il est presque conceptuel, c’est son titre au pluriel. Ici, on ne parle pas d’une Amazonie, mais des Amazonies, parce que réduire cette région à un bloc vert sur une carte, c’est déjà une forme de violence. L’Amazonie n’est pas une image. C’est un monde, composé de peuples, de langues, de territoires, de frontières artificielles héritées de la colonisation, et d’une réalité géographique qui s’étend sur neuf pays. Le pluriel n’est pas un effet de style : c’est une mise au point.

Ibaiaren memoriak Memorias del río. 2023. Colectivo Água. Artistek utzia Cortesía de los artistas

L’exposition rappelle aussi, sans pathos, une donnée qui suffit à donner le vertige : l’Amazonie abrite environ un dixième des espèces de la planète. Mais ce chiffre, ici, n’est pas utilisé comme un argument de brochure. Il devient un point de départ, presque un seuil, pour entrer dans quelque chose de plus profond : l’idée que l’Amazonie est un réservoir de biodiversité, oui, mais surtout un territoire où se joue une bataille culturelle, économique et symbolique. Ce n’est pas une question de “nature” au sens touristique. C’est une question de survie, et de modèle.

Le cœur du projet est résumé par cette expression magnifique et dérangeante : l’avenir ancestral. Le principe est simple et radical : si l’on veut trouver une sortie à la catastrophe écologique et à l’épuisement des récits modernes, il faut peut-être accepter que certaines solutions ne se trouvent pas dans une fuite en avant technologique, mais dans des savoirs anciens, portés par des peuples qui, depuis des siècles, pensent le monde autrement. Le texte de présentation insiste sur un point essentiel : le progrès occidental repose souvent sur une conception linéaire du temps, une idée de l’histoire comme une marche ininterrompue vers l’avant. Or, de nombreuses cultures indigènes proposent une temporalité cyclique, une manière de vivre le temps où l’humain n’est pas le sommet de la pyramide, mais une partie du vivant parmi d’autres. Et rien que cette bascule de perspective vaut le déplacement.

On sent, tout au long du parcours, une volonté de ne pas produire une exposition “sur” l’Amazonie depuis l’Europe, mais de faire circuler des voix. Le projet est organisé par le San Telmo Museoa et coproduit avec le Centre de Cultura Contemporània de Barcelona (CCCB). Il est commissarié par Claudi Carreras, avec une liste de collaborateurs et de participants impressionnante : artistes, activistes, anthropologues, penseurs, curateurs, cinéastes, artisans, communautés. Ce n’est pas un casting cosmétique. C’est une architecture. L’exposition est construite comme une cartographie alternative, un voyage, un montage au sens presque cinématographique, où l’on passe d’une forme à une autre, d’une image à une parole, d’un geste artistique à une proposition politique.

Ohpeko Pati, unibertsoko ama handiaren ur sakratuen mundua. 2023. Daiara Tukano. Hauek utzita Cortesía de Richard Saulton Gallery Londres.

Et c’est là que l’exposition devient passionnante pour qui aime le cinéma, la photographie, le récit. Parce que “Amazoniak” n’est pas un catalogue d’œuvres posées au mur. C’est un dispositif. Il y a des images qui documentent, des images qui accusent, des images qui résistent. Il y a des installations, des propositions plastiques, des matériaux qui relèvent autant du témoignage que de l’art contemporain. On n’est pas dans une “belle expo” faite pour flatter le regard. On est dans quelque chose de plus rare : une exposition qui prend le risque de ne pas être confortable.

Le San Telmo Museoa annonce aussi un programme vivant autour de l’exposition : visites guidées, conférences, projections, musique, ateliers, interventions. Ce n’est pas un supplément d’animation. C’est cohérent avec l’esprit du projet : faire circuler, ouvrir, multiplier les entrées, permettre à différents publics d’y accéder. L’Amazonie n’est pas un sujet réservé à des spécialistes. C’est un sujet qui concerne tout le monde, même ceux qui préfèrent ne pas le regarder.

Ce qui reste, après la visite, c’est cette impression que l’exposition ne parle pas seulement de l’Amazonie, mais de nous. De notre manière de fabriquer des récits, de hiérarchiser les savoirs, d’imaginer le futur comme une propriété occidentale. “Amazoniak. Antzinako etorkizuna” ne donne pas de leçon, mais elle remet à leur place certaines certitudes, et elle le fait avec une intelligence rare.

Dans une époque où beaucoup de programmation culturelle ressemble à une course au “beau” et au “instagrammable”, San Telmo propose autre chose : une exposition qui regarde le monde en face, et qui rappelle, sans discours moralisateur, que l’art peut encore être un endroit de lucidité.

Infos pratiques

Amazoniak. Antzinako etorkizuna
📍 San Telmo Museoa, Donostia / San Sebastián
📅 Du 31 octobre 2025 au 12 avril 2026

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