Le Groenland est redevenu un mot lourd.
Pas seulement dans les discours politiques, mais dans les notes, les cartes, les scénarios. Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, l’île arctique est à nouveau décrite comme un verrou stratégique. Un espace à sécuriser. Un point à tenir.
Une vision qui suppose que ce qui est peu peuplé est plus facilement appropriable.
Dans l’Arctique, la connaissance du terrain ne se limite pas aux images satellites. Elle repose sur une compréhension fine de la glace, de ses mouvements, de ses saisons, des zones de passage possibles ou impossibles selon les périodes. Ces savoirs, longtemps considérés comme périphériques, deviennent critiques dès que l’on parle de présence durable.
Or le Groenland n’est pas un espace vide. Et ce détail compte.
Pas pour des raisons morales, mais parce que tout territoire habité génère des usages, des rythmes, des contraintes invisibles aux cartes militaires classiques.
C’est ici que la lecture strictement stratégique montre ses limites.
Installer une infrastructure, maintenir une capacité, projeter une force supposent une adéquation avec des réalités locales que l’on ne maîtrise pas toujours depuis Washington, Bruxelles ou Moscou.
La chercheuse française Émilie Canova, associée au Scott Polar Research Institute de Cambridge et à la Fondation pour la recherche stratégique, rappelle un point souvent passé sous silence : les États-Unis disposent déjà, via les accords de défense existants avec le Danemark, de leviers suffisants pour assurer leur sécurité en Arctique.

L’argument d’une “acquisition” du Groenland relève donc moins d’une nécessité opérationnelle que d’un signal politique. Un message adressé à plusieurs destinataires à la fois : alliés, rivaux, opinion publique.
Contrairement aux narratifs alarmistes, ni la Chine ni la Russie ne constituent aujourd’hui une menace militaire directe sur le Groenland. La Chine observe, investit marginalement, étudie. La Russie renforce ses postures ailleurs, mais sans cibler spécifiquement l’île.
Ce qui se joue ici est plus subtil : une bataille de récits, de perceptions et de positions futures dans un espace devenu central à mesure que le climat transforme les routes, les accès et les équilibres.
Réduire le Groenland à un enjeu stratégique abstrait revient à négliger un paramètre essentiel : tout territoire possède une inertie humaine, administrative et culturelle qui influe directement sur sa gouvernabilité réelle.

Depuis 1946, le Groenland est reconnu par l’ONU comme un territoire non autonome. Toute tentative de changement de statut contre la volonté de sa population créerait non seulement un précédent juridique, mais une instabilité durable, difficilement maîtrisable.

L’Arctique n’est plus une zone de basse tension. Ce basculement est antérieur aux dernières déclarations de Donald Trump. Il résulte d’une accumulation de signaux faibles, accélérée par la guerre en Ukraine et l’érosion des mécanismes de coopération.
Aujourd’hui, l’espace arctique se fragmente. Trois ensembles se dessinent. Et dans ce contexte, la maîtrise du récit compte autant que celle des capacités.
Le Groenland un révélateur. Et ceux qui le traitent comme un simple actif stratégique risquent de sous-estimer ce qu’ils prétendent contrôler.de penser l’espace, souvent incompatible avec les équilibres humains et culturels déjà en place.