A la découverte d’un film qui avance sans bruit et qui s’installe peu à peu, presque malgré soi. Histoires de la Bonne Vallée ne cherche pas l’effet, il regarde. Il écoute les gestes, les voix, les silences. Il capte ce qui s’efface pour n’en garder que l’humanité. C’est sans séduction affichée, et c’est justement ce qui le rend si précieux.
Le film nous emmène à Vallbona, territoire enclavé entre une rivière, une autoroute et des voies ferrées. Un lieu presque suspendu. C’est une enclave entourée par une rivière, des voies ferrées et une autoroute où Antonio, nonagénaire, cultive ses fleurs depuis près de 90 ans, entouré de femmes et d’hommes venus de Catalogne, du Brésil, d’Ukraine, du Maghreb, d’Inde ou du Portugal.
Guerin filme cette communauté avec une douceur rare, comme s’il voulait préserver une dernière fois l’esprit d’un quartier qui se défait sous les machines.

Dès les premières minutes, on sent la volonté de retenir quelque chose du monde avant qu’il ne bascule. José Luis Guerin alterne numérique et Super-8 : ce format renvoie immédiatement à une impression de mémoire et d’intemporalité.
Techniquement, le film n’est pas irréprochable mais ses rares maladresses n’entament rien. Elles rappellent même que Guerin revendique une démarche artisanale : « décider de chaque cadre, chaque coupe, chaque son ».
Cette sincérité fait beaucoup de bien.
Les habitants, eux, sont le cœur battant du film. Antonio évidemment, mais aussi Norma, Makome, Tatiana, la famille indienne, Fátima… Guerin les décrit comme les fragments d’un paysage humain, chacun portant une mémoire différente. À l’écran, ça fonctionne pleinement. On ne voit pas des témoins, mais des gens qui vivent, qui racontent, qui défendent encore un territoire qui s’efface devant eux.

Le film parvient à saisir une réalité que beaucoup de documentaires ratent : ce moment précis où un territoire n’a pas encore disparu mais ne tient plus qu’à un fil. Les pelleteuses tournent la nuit, les enfants racontent leurs lieux préférés engloutis par les travaux, les adultes observent les fissures, les souvenirs, ce qu’il reste du Rec millénaire. Tout est encore là, mais les contours ne sont plus solides.
Vallbona n’a « jamais eu de plan d’urbanisation » après la guerre civile, qu’il a poussé comme il a pu, patchwork de cultures et de maisons auto-construites.
Une enclave née du temps, aujourd’hui digérée par une modernisation brutale.

Parmi les moments qui restent, il y a ces conversations inattendues sur les plantes. Certains les arrosent en leur parlant, d’autres jurent que les fleurs écoutent. Ce motif revient souvent, presque comme un mantra. Et étonnamment, il fonctionne.
Autre scène marquante : un homme se souvient d’avoir dansé Adios Muchachos avec sa femme. Cette même musique qu’il a utilisé pour ses funérailles. Un instant bref mais bouleversant, qui résume la tendresse du film. La version de Gardel (https://www.youtube.com/watch?v=Ot2keLHZ83s) prend une résonance nouvelle après la projection. Elle porte exactement ce mélange de joie ancienne et de nostalgie que Guerin sait attraper sans appuyer.

Sans spectaculaire, sans effets inutiles, Histoires de la Bonne Vallée montre ce que le cinéma peut encore faire quand il prend le temps : attraper un monde avant qu’il ne s’éteigne, donner voix à celles et ceux qu’on n’entend presque jamais, et redonner de la valeur à ce qui semble trop humble pour être filmé.
On ressort ému, touché, un peu suspendu.
Avec une envie simple : écouter davantage, regarder mieux, parler aux plantes, peut-être.
Et se repasser Gardel en rentrant, pour ne pas quitter trop vite Vallbona.

Et pour celles et ceux qui voudront prolonger cette immersion, José Luis Guerin aura droit à une grande rétrospective à la Cinémathèque française du 15 au 22 décembre.
Quant à ce film, il arrive avec un bel éclat : un Prix spécial du Jury au festival de San Sebastián, Donostia comme on dit chez nous.
Histoires de la bonne vallée, un film de José Luis Guerin, au cinéma le 17 décembre en France