Au lendemain des violences du 17 octobre à Paris, une phrase entendue devant un cinéma pose la question des choix faits sous le coup de la colère. Derrière la promesse de protection, il y a aussi des décisions qui engagent la vie culturelle et les libertés.
Dimanche 18 octobre, au petit matin, un homme pleure discrètement devant une façade. L’auteur choisit de ne pas le filmer. Boulevard de Sébastopol, devant une pharmacie saccagée, un passant lance : « C’est la honte. » Devant un cinéma, un autre homme, occupé à ouvrir l’établissement, annonce : « Je vais voter Le Pen, tant pis. »
Ces scènes ne disent pas ce que pense un pays. Elles montrent des personnes confrontées aux traces de la veille. Les affrontements sont terminés ; leurs conséquences vont occuper d’autres journées. Il faudra nettoyer, sécuriser les locaux, évaluer les pertes, reprendre le travail. La colère a aussi cette dimension : du temps et des moyens absorbés par des dégâts que l’on n’a pas provoqués.

Ce que les dégâts ne doivent pas effacer
La veille, une autre foule avait traversé Paris. De République à la place de Clichy, des dizaines de milliers de personnes avaient marché pacifiquement. Le récit publié par Le Monde distingue ce cortège des groupes engagés dans les affrontements et les pillages. [1] Les violences ne sauraient leur être attribuées collectivement, ni faire disparaître les raisons de leur mobilisation.
Dans ce récit fracturé, chacun risque de ne plus voir que ce qui confirme son jugement : les vitrines brisées ou les revendications, les violences ou les difficultés sociales. Pourtant, un manifestant peut aussi être salarié d’un commerce, un commerçant partager les inquiétudes de ceux qui défilent. Leur opposition n’a rien d’inévitable.

Les forces de l’ordre ont une mission essentielle : protéger les personnes, porter secours et permettre l’exercice des libertés, dont celle de manifester. Les risques qu’elles prennent sont réels. « ACAB » enferme tous les policiers dans une même condamnation, avant tout examen de leurs actes.
Reconnaître cette mission oblige aussi à condamner les intimidations et les violences injustifiées, notamment envers la presse. Une caméra n’est pas une agression : documenter une intervention relève du droit d’informer. Les faits doivent pouvoir être établis et les fautes sanctionnées. Le respect du métier et le contrôle de son exercice se renforcent mutuellement.
Devant le cinéma, les conséquences d’un choix
Reste cette phrase entendue devant le cinéma. Elle ne permet de connaître ni les convictions antérieures de son auteur ni ce qu’il décidera dans l’isoloir. Mais elle pose une question qui dépasse la scène : que sommes-nous prêts à accepter lorsqu’un choix promet de mettre fin à ce qui nous exaspère ?
Un vote exprime un mécontentement ; il confie aussi un pouvoir. Celui-ci s’exerce sur la sécurité, mais également sur les services publics, les libertés et la culture. Devant cette salle, le lien est concret : le parti invoqué a aussi formulé des propositions sur le financement des films et des lieux qui les montrent.
Le 21 octobre 2025, Matthias Renault et les membres du groupe Rassemblement national ont déposé un amendement proposant de retirer au Centre national du cinéma et de l’image animée ses taxes affectées, « en vue de la suppression du CNC ». Ils souhaitaient consacrer au soutien au cinéma la moitié de la somme ainsi réaffectée au budget général. L’amendement a été rejeté le 21 novembre 2025. Cette orientation a donc été défendue au Parlement, sans devenir une mesure applicable. [2]
Le CNC soutient notamment la création, la distribution et les salles, grâce à des taxes prélevées sur la diffusion des œuvres. [3] Modifier ce financement peut affecter les films produits et leur accès au public. La promesse de protéger un cinéma mérite ainsi d’être examinée jusque dans les décisions qui touchent à son activité.

Les effets des coupes budgétaires sont déjà observables. À Clermont-Ferrand, après la réduction de la subvention régionale, le festival du court métrage a ramené, pour son édition 2024, ses programmes nationaux de douze à dix et ses programmes internationaux de quatorze à douze. Le billet à l’unité est passé de 4 à 4,50 euros. [4] Une baisse de financement s’est traduite par moins de programmes et un accès plus cher.
À une autre échelle, dans le baromètre 2025 de l’Observatoire des politiques culturelles, 47 % des 214 collectivités et intercommunalités répondantes déclarent avoir réduit leur budget culturel entre 2024 et 2025. [5] Ces décisions, prises par différentes collectivités, ne se confondent pas avec la proposition du RN sur le CNC. Elles permettent de mesurer ce que recouvre une ligne budgétaire : des œuvres, des séances, des occasions de rencontre.
Une dépense mérite d’être évaluée ; sa suppression aussi. La sécurité d’un lieu et les moyens de le faire vivre appartiennent à la même vie quotidienne.
Une exigence qui ne change pas de camp
Examiner les propositions de l’extrême droite ne donne aucun blanc-seing à l’extrême gauche. La même vigilance s’impose envers ceux qui reprennent une colère à leur compte : leurs actes, leurs alliances et leur respect des libertés comptent autant que leurs slogans. Partager une revendication ne contraint pas à cautionner toutes les causes qui cherchent à s’y associer.
Défendre le droit de manifester ici implique de refuser la répression ailleurs. Combattre l’antisémitisme ne signifie pas soutenir le gouvernement israélien ; défendre les droits des Palestiniens n’autorise aucune hostilité envers les Juifs. La protection des civils et le refus du racisme ne peuvent varier selon les sympathies politiques.

Devant le cinéma, un homme voulait que les choses changent. Ceux qui avaient défilé la veille aussi. Leur colère mérite une réponse qui leur permette encore de travailler, de se réunir, de créer et de contester. C’est à cette mesure que les promesses de protection devraient être jugées.
Le besoin d’être protégé ne devrait pas nous faire renoncer à ce que nous voulons préserver.
Guillaume Louyot
Sources
[1] Le Monde, récit de la mobilisation du 17 octobre, 18 octobre 2026. Les scènes du lendemain et les propos rapportés ont été observés et recueillis par l’auteur.
[2] Assemblée nationale, amendement n° I-973 au projet de loi de finances pour 2026, déposé le 21 octobre 2025, rejeté le 21 novembre 2025.
[3] CNC : missions et principes de financement.
[4] Boxoffice Pro, « Le festival de Clermont-Ferrand s’adapte à ses moyens », 21 novembre 2023, sur les aménagements annoncés pour l’édition 2024.
[5] Observatoire des politiques culturelles, baromètre 2025 des budgets et choix culturels des collectivités territoriales, 22 octobre 2025.