Plantes hallucinogènes, médicaments, alcool, café, cannabis ou produits de synthèse : à partir du 18 novembre 2026, le Musée de l’Homme explore notre relation millénaire aux substances psychoactives. Une exposition ambitieuse, scientifique et humaniste, qui promet de regarder le phénomène sans fascination facile ni condamnation automatique.
Depuis toujours, l’être humain cherche à transformer son expérience du monde.
Il invente des récits, compose de la musique, peint, danse, prie, médite, fait l’amour. Il boit aussi, fume, mâche, inhale ou avale des substances capables d’atténuer la douleur, d’augmenter l’énergie, de modifier les perceptions ou de suspendre momentanément le poids du réel.
L’art et les drogues ne sont évidemment pas de même nature. Mais ils peuvent parfois toucher à une aspiration commune : sortir quelques instants des limites ordinaires de l’existence.
Sur Superhero.fr, les superhéros sont vivants. Ce sont celles et ceux qui créent, transmettent, interprètent, cherchent et rendent la culture possible. Ils nous offrent des échappées, des émotions et des mondes capables de nous élever au-dessus d’un quotidien parfois étroit, violent ou douloureux.
Il était donc presque inévitable que les drogues croisent leur chemin.
Pas seulement parce que l’histoire de l’art est traversée par les substances, les excès et les dépendances. Mais parce que la création comme la consommation interrogent notre rapport au plaisir, à la souffrance, au dépassement de soi, au mystère et à l’évasion.
Avec « Drogues », présentée du 18 novembre 2026 au 6 juin 2027, le Musée de l’Homme choisit d’observer les substances psychoactives comme un fait profondément humain : biologique, historique, médical, culturel, social, écologique, économique et politique.
Le Musée de l’Homme face à un nouveau tabou
Depuis sa réouverture en 2015, le Musée de l’Homme s’est imposé comme un lieu capable d’aborder frontalement certaines des grandes questions qui traversent nos sociétés.
Après les préjugés et le racisme avec Nous et les autres, notre rapport à l’alimentation avec Je mange donc je suis, puis les déplacements humains avec Migrations, le musée s’intéresse aujourd’hui à une autre réalité universelle, ancienne et pourtant encore rarement traitée dans les institutions culturelles : notre relation aux substances psychoactives.
L’exposition ne semble pas chercher le scandale, ni céder à l’imagerie facile des paradis artificiels. Elle entend plutôt fournir des connaissances, déconstruire certaines idées reçues et comprendre les usages selon les époques, les sociétés, les âges, les cultures et les religions.
Son commissariat scientifique réunit le sociologue François Beck, chercheur au Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations de l’Inserm, Vincent Verroust, ethnobiologiste et chercheur en études psychédéliques, ainsi qu’Alain Epelboin, médecin anthropologue.
Leur approche croise l’anthropologie, l’histoire, la sociologie, la médecine, la psychologie, l’écologie et l’économie. Une manière d’affirmer que les drogues ne peuvent être comprises à travers le seul prisme de la police, de la morale ou de la maladie.
Comprendre n’est pas banaliser. Mais juger avant de comprendre n’a jamais produit beaucoup de lumière.
Que met-on réellement derrière le mot « drogue » ?
Le mot paraît simple. Il ne l’est pas.
Dans l’imaginaire français, la drogue évoque presque immédiatement le produit interdit, le trafic, l’addiction ou la marginalité. Pourtant, l’univers des substances psychoactives ne se limite pas aux stupéfiants clandestins.
Le café, l’alcool, le tabac, certains médicaments, le cannabis, la cocaïne, les champignons hallucinogènes ou les opioïdes peuvent tous agir sur le système nerveux, les perceptions, l’humeur ou le comportement. Cela ne signifie évidemment pas qu’ils présentent les mêmes effets ni les mêmes dangers.
Les réunir permet en revanche de poser une question essentielle : selon quels critères une société décide-t-elle qu’une substance est un remède, un plaisir toléré, un poison ou un crime ?
Le parcours commencera par un panorama de cette diversité. La collection de substances psychoactives de la chimiothèque du Muséum, des champignons, des produits de synthèse, des objets associés aux pratiques de consommation et des végétaux issus de son herbier permettront de mesurer tout ce que nous enfermons derrière un seul mot.
Cannabis, café, coca et tabac proviennent de plantes. Leurs histoires, leurs usages, leurs représentations et leurs statuts légaux sont pourtant radicalement différents.
L’exposition veut ainsi montrer que la catégorie de « drogue » est aussi une construction sociale. Elle varie avec les lieux, les époques, les lois, les valeurs collectives et les intérêts économiques. Une substance peut être considérée comme un remède dans un contexte, comme un poison dans un autre et comme une source d’ivresse dans un troisième.
Entre médicament, toxique et plaisir, la frontière n’est jamais aussi nette que nous aimerions le croire.
Entrer dans le corps et le cerveau
Cette réflexion ne restera pas abstraite.
Un dispositif multimédia interactif montrera l’action de différents produits sur le corps et le cerveau. Les effets seront replacés dans leurs contextes, car une substance n’agit pas de façon identique sur chaque individu, ni dans toutes les situations.
Le produit compte. La dose aussi. Mais l’état physique et psychologique de la personne, son environnement, ses attentes et les conditions de consommation jouent également un rôle.
Cette approche permet d’éviter deux simplifications opposées.
La première consisterait à présenter toutes les drogues comme également dangereuses. La seconde prétendrait qu’une substance dite naturelle, ancienne ou culturellement valorisée serait automatiquement inoffensive.
La réalité est moins confortable, donc plus intéressante.
Pourquoi consomme-t-on ?
La deuxième partie du parcours s’intéressera moins aux produits qu’aux raisons de leur usage.
Se soigner. Atténuer la douleur. Dormir. Tenir plus longtemps. Se sentir intégré à un groupe. Améliorer une performance intellectuelle, sportive ou militaire. Trouver du plaisir. Accéder au sacré. Modifier ses perceptions. Chercher une inspiration artistique.
Les motivations sont multiples et parfois contradictoires.
Une substance peut être consommée pour oublier, mais aussi pour ressentir davantage. Pour se couper du monde ou, au contraire, pour se sentir relié aux autres. Pour affaiblir une douleur, dépasser une peur, travailler plus longtemps ou entrer dans un rituel collectif.
L’exposition parle d’une consommation universelle de psychotropes. Non parce que toutes les sociétés utiliseraient les mêmes produits de la même manière, mais parce que la modification volontaire de l’état de conscience semble traverser l’histoire humaine.
Les premières traces remontent d’ailleurs à la Préhistoire.
La question n’est donc pas seulement : pourquoi certaines personnes consomment-elles ?
Elle pourrait être formulée autrement : pourquoi notre espèce éprouve-t-elle depuis si longtemps le besoin que le réel soit, au moins temporairement, différent de ce qu’il est ?
L’être humain n’a peut-être pas inventé l’ivresse
Le Musée de l’Homme introduit également une piste particulièrement intrigante : certains animaux rechercheraient eux aussi des états d’ivresse.
Il faudra découvrir dans l’exposition où s’arrête le comportement alimentaire, où commence l’automédication et à partir de quel moment il devient légitime de parler d’une recherche volontaire d’altération.
Les animaux peuvent consommer des fruits fermentés, des végétaux ou d’autres substances actives présentes dans leur environnement. Certains sélectionnent également des plantes pour leurs effets supposés contre les parasites ou différentes affections.
Mais la possibilité que le vivant ne cherche pas seulement à survivre, se nourrir et se reproduire, qu’il puisse aussi rechercher un changement d’état, ouvre une question vertigineuse.
L’attirance pour l’ivresse serait-elle uniquement culturelle ? Ou trouve-t-elle ses racines dans des comportements biologiques beaucoup plus anciens ?
L’exposition aura le mérite de poser la question sans obliger le visiteur à inventer trop vite des réponses.
Les paradis artificiels dans notre culture
Difficile, évidemment, d’aborder les drogues sans croiser l’histoire des arts.
Baudelaire en a fait la matière des Paradis artificiels. Théophile Gautier a raconté ses expériences avec le haschich. Jean Cocteau a transformé son sevrage en œuvre littéraire avec Opium, journal d’une désintoxication.
Plus tard, les trajectoires de Billie Holiday, Miles Davis, William Burroughs, David Bowie, Jean-Michel Basquiat ou Amy Winehouse ont été traversées, de façons très différentes, par les substances, la dépendance, la douleur et la création.
Mais les rassembler sous l’étiquette de « grands artistes drogués » serait paresseux.
Les drogues n’ont pas créé leur talent. Elles n’ont composé aucun morceau, écrit aucun poème et peint aucun tableau. Le mythe selon lequel il faudrait souffrir, consommer ou se détruire pour devenir un grand artiste demeure l’un des récits les plus dangereux de la culture populaire.
Pour autant, effacer les substances de ces trajectoires serait tout aussi faux.
Selon les personnes et les périodes, elles ont pu être un refuge, un stimulant, un moyen d’appartenir à une scène, une tentative d’apaiser une souffrance, une source d’expériences sensorielles ou une prison. Elles ont parfois accompagné la création. Elles ont aussi détruit des corps, des relations, des carrières et des vies.
Les artistes qui nous font décoller ne sont pas invulnérables. Ils sont traversés par les mêmes fragilités, désirs et contradictions que le reste de l’humanité.
Leur force se trouve ailleurs : dans leur capacité à transformer une expérience intime, heureuse ou douloureuse, en quelque chose que nous pouvons partager. Une chanson, un film, un livre, une photographie deviennent alors des passages vers un autre espace.
Ils nous permettent de nous envoler sans nécessairement emprunter les mêmes chemins.
Derrière chaque produit, un monde
L’exposition déplacera ensuite le regard du consommateur vers l’ensemble de la chaîne.
Derrière une bouteille, un comprimé, un joint ou une poudre se trouvent des plantes, des laboratoires, des territoires, des travailleurs, des réseaux, des lois, des campagnes publicitaires et parfois des conflits armés.
Le parcours reliera ainsi les vignobles pluricentenaires à la culture illégale du pavot, la production industrielle de fentanyl aux laboratoires clandestins, les anciennes routes commerciales coloniales aux voies contemporaines d’acheminement.
Il abordera aussi la grande distribution, les points de deal, les réseaux sociaux et les stratégies marketing employées pour séduire de nouveaux consommateurs.
Les visuels annonçant l’exposition donnent déjà un aperçu frappant de ce déplacement. Aux planches d’herbier du Muséum répondent des produits aux couleurs acidulées, aux références enfantines et aux emballages détournant les codes des bonbons.
Le commerce des psychotropes peut ainsi être parfaitement officiel, toléré, médicalisé, clandestin ou criminel. Il peut créer de l’emploi, des fortunes et des recettes fiscales, mais également provoquer des crises sanitaires, des dommages environnementaux et des violences considérables.
La différence entre une bouteille vendue en supermarché, un comprimé délivré en pharmacie et une poudre achetée clandestinement ne tient donc pas seulement à la chimie.
Elle raconte aussi l’histoire du pouvoir.
Vivre avec les substances plutôt que prétendre les faire disparaître
La dernière partie de l’exposition examinera les réponses apportées par les États.
Certaines politiques privilégient la répression. D’autres misent davantage sur la prévention, la tolérance, les soins ou la réduction des risques. Leurs choix dépendent de conceptions différentes de la santé publique, de l’ordre social et de la responsabilité individuelle.
Mais pour quelle efficacité ?
Le parcours reviendra notamment sur le développement de la réduction des risques en Europe à partir des années 1980. Cette approche ne consiste pas à affirmer que les produits seraient sans danger. Elle part d’un constat plus pragmatique : les consommations existent, et protéger les personnes peut parfois être plus utile que les condamner.
Une installation conclusive donnera la parole à des usagers aux profils variés. Ce choix paraît essentiel.
Le consommateur de substances psychoactives est encore trop souvent réduit à une silhouette unique : irresponsable, marginale, dangereuse ou détruite. Or les usages, les parcours et les degrés de dépendance sont infiniment plus divers.
Toute consommation n’est pas une addiction. Toute recherche de plaisir n’est pas une pathologie. Mais toute substance n’est pas anodine non plus.
Une vision réellement humaniste doit pouvoir tenir ces différentes vérités en même temps.
Regarder le phénomène sans idées préfabriquées
Sur 650 mètres carrés, « Drogues » ne sera donc pas un simple cabinet de curiosités consacré à des substances interdites.
L’exposition tentera de raconter ce que notre rapport aux psychotropes révèle de notre besoin de soin, de plaisir, de performance, d’appartenance, d’inspiration et de dépassement. Elle explorera aussi les dommages, les dépendances et les immenses économies qui se sont construites autour de ces besoins.
Elle ne cherche visiblement ni à faire l’avocat du diable, ni à organiser son procès.
Elle propose quelque chose de plus difficile : regarder.
Regarder les substances, leurs effets, leurs usages, leurs histoires et les personnes qui les consomment. Regarder également les contradictions d’une société capable de célébrer certaines ivresses, d’en médicaliser d’autres et de criminaliser les suivantes.
C’est précisément le rôle que peut jouer un musée lorsqu’il refuse les réponses prémâchées : créer un espace dans lequel la connaissance précède le jugement.
Superhero.fr découvrira l’exposition à son ouverture et reviendra sur le sujet avec ses premières impressions.
Car derrière le mot « drogues » se cache peut-être une question beaucoup plus vaste : pourquoi l’humanité cherche-t-elle si souvent à sortir d’elle-même ?
Informations pratiques
« Drogues »
Du 18 novembre 2026 au 6 juin 2027
Musée de l’Homme
17, place du Trocadéro, Paris 16e
Tous les jours de 11 h à 19 h, sauf le mardi
Exposition accessible à partir de 12 ans
Tarif plein : 15 €
Tarif réduit : 12 €
Gratuit pour les moins de 26 ans
L’exposition sera accompagnée de Drogues, Dictionnaire éclairé des substances psychoactives et de leurs usages, un ouvrage collectif illustré de 228 pages, dirigé par François Beck, Vincent Verroust et Alain Epelboin. Il paraîtra le 6 novembre 2026 aux éditions du Muséum national d’Histoire naturelle, au prix de 39 €.
